Politique étrangère - Entretien de M. Jean-Yves Le Drian avec "Europe 1" (05.11.20)

Politique étrangère - Etats-Unis d’Amérique - Lutte contre le terrorisme - Turquie - Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des affaires étrangères, avec "Europe 1" (Paris, 05/11/2020)

Q - Bienvenue et bonjour, Jean-Yves Le Drian.

R - Bonjour.

Q - Aux Etats-Unis, un scrutin contesté, c’est le scénario du pire ?

R - Ecoutez, il est un peu trop tôt encore pour constater les résultats. Ce qui me frappe d’abord, c’est que c’est un vote historique ; historique par la tension que l’on a pu constater, mais historique aussi par l’ampleur de la participation. Les Etats-Unis, c’est une grande démocratie, plus de 70 % des Américains sont allés voter, c’est énorme, c’est un exemple, d’ailleurs, pour d’autres pays ; ce qui montre l’importance de ce vote. Et il n’y a jamais eu autant d’Américains à voter. Le président qui sortira des urnes, c’est lui qui aura eu le plus de voix dans l’Histoire des Etats-Unis, et c’est un élément très significatif. Pour le reste, c’est aux Américains de faire leur choix, il faut que les comptages se poursuivent et que les institutions américaines valident le résultat. Pour l’instant, nous en sommes là.

Q - Nous en sommes là, mais déjà avec un Donald Trump qui conteste, qui demande un recomptage dans un premier Etat. Est-ce qu’il y a le risque d’une grave crise qui s’installe ?

R - Je souhaite que non, parce que je considère que les institutions américaines sont solides. Il y a déjà eu dans le passé des tensions sur des résultats et le fonctionnement des institutions a permis de juguler ces difficultés. Ce dont il faut se rappeler, c’est que les Etats-Unis sont un Etat fédéral, et donc dans chaque Etat, il y a des dispositifs particuliers, et que la Cour suprême n’intervient qu’in fine, si nécessaire. Moi, je fais confiance dans la valeur démocratique des Etats-Unis pour aboutir à un résultat qui soit reconnu par tous.

Q - Oui, confiance dans les valeurs démocratiques, mais il y a aussi les candidats et les hommes. Est-ce qu’il y a, Monsieur le Ministre, une inquiétude européenne, française, sur de possibles violences, voire des émeutes, aux Etats-Unis ? Malheureusement, ce ne serait pas la première fois.

R - Non, nous souhaitons que les valeurs démocratiques l’emportent. Il n’y a pas de signe trop spectaculaire de menace de tensions, et j’espère que le bon sens l’emportera et que les Etats-Unis auront bientôt un président des Etats-Unis reconnu par tous et reconnu d’abord par la population américaine.

Q - Ça, c’est très important : "reconnu par tous", et c’est tout le défi. Si à la fin de tout ce processus, Joe Biden gagne, est-ce qu’il y a un risque d’avoir un président américain affaibli, presque par défaut, pour des millions d’Américains ?

R - Non, parce que dans le passé, le président élu de la plus grande puissance mondiale était respecté comme tel, y compris dans son propre pays. C’est vrai que les Etats-Unis subissent aujourd’hui une crise interne, peut-être de confiance, des fractures réelles qui se manifestent par la répartition des votes, mais il n’empêche que les Etats-Unis resteront la première puissance du monde, resteront un partenaire essentiel pour l’Europe, pour la France, et qu’il faut...

Q - Vous n’avez pas de crainte, Monsieur le Ministre ?

R - ...renforcer la relation transatlantique dans cette nouvelle donne.

Q - Bien sûr, mais vous n’avez pas de crainte pour un risque d’avoir une démocratie entachée, malgré tout ?

R - Je pense que la responsabilité des acteurs américains sera d’éviter cette dérive et je pense qu’ils seront au rendez-vous, en tout cas, je l’espère.

Q - Au moment où l’on parle, il y a un net avantage pour Joe Biden. Evidemment, la prudence reste de mise, mais c’est une nouvelle qui envoie un signal positif, pour vous ?

R - Nous n’avons pas à prendre position, pour l’un ou pour l’autre. Le choix d’un président revient aux Américains. Il faudra ensuite que nous travaillions avec la personnalité élue et avec le nouveau gouvernement américain, quoi qu’il arrive.

Q - De la même manière ?

R - Mais la différence majeure, c’est que depuis quatre ans, il y a eu une évolution, on ne reviendra pas au statu quo ante. On ne reviendra pas à une espèce de bon vieux temps de la relation transatlantique. Le monde a bougé depuis quatre ans. Et ce qui a bougé aussi, c’est le fait que l’Europe a affirmé sa souveraineté, depuis quatre ans. Elle a affirmé sa souveraineté dans le domaine sécuritaire, dans le domaine de la défense, dans le domaine de son autonomie stratégique.

Q - Monsieur le Ministre, certains disent que c’est un voeu pieux, qu’il faut encore ce sursaut.

R - Non, c’est une réalité, il y a, depuis quatre ans, l’Europe s’est dotée d’un fonds européen de défense, depuis quatre ans, l’Europe s’est dotée d’une relation de défense beaucoup plus forte, depuis quatre ans l’Europe a affirmé sa volonté de faire en sorte qu’elle ait, sur son propre territoire, des champions économiques. Depuis quatre ans, l’Europe a manifesté sa volonté d’avoir une régulation numérique qui lui permette d’avoir de l’autonomie ; depuis quatre ans, l’Europe est sortie de sa naïveté et elle commence à s’affirmer comme puissance. Ce n’est pas contre...

Q - Ça, c’est un message, quel que soit le président ?

R - C’est un message, mais c’est une réalité. Ce sont les deux. Il y a encore beaucoup de travail, mais ce n’est pas contre la relation transatlantique. Au contraire, il nous faudra reconstruire désormais une nouvelle relation transatlantique qui soit un nouveau partenariat. Nous avons avec les Etats-Unis une longue histoire, des valeurs communes, des victoires communes, des combats communs. Il faut les poursuivre, même si nous avons eu depuis quatre ans des différentiels, des divergences majeures. Cela n’empêche que dans la lutte contre le terrorisme, nous sommes ensemble.

Q - Bien sûr.

R - ... que sur l’Etat de droit nous sommes ensemble. Donc, c’est cette nouvelle donne qui va s’ouvrir aujourd’hui, quel que soit le président qui sera élu.

Q - On a bien compris, "quel que soit le président", Monsieur Jean-Yves Le Drian. J’insiste encore une fois quand même sur l’état actuel du scrutin, avec une contestation de Donald Trump, imaginons, déjà un recomptage, dans un premier Etat. S’il y a un chaos américain, personne ne le souhaite, mais quelles conséquences pour nous, nous, Européens ?

R - Il y a déjà eu des recomptages dans le passé. Je rappelle que lors d’élections moins tendues, il avait fallu attendre plusieurs dizaines de jours pour avoir les résultats définitifs. Donc, je fais confiance aux institutions américaines pour valider le résultat.

Q - Vous restez donc confiant, ce matin, malgré tout ?

R - Oui, tout à fait.

Q - On va rester en Europe, Monsieur le Ministre, et en France, avec le défi du terrorisme islamiste. Vous étiez déjà au coeur de la gestion des attentats en 2015. Est-ce que la menace, aujourd’hui, a déjà été aussi élevée, dans notre pays, aujourd’hui ?

R - La menace est grave, la menace est forte. Il y a des acteurs qui veulent remettre en cause nos fondamentaux. C’est nous qui sommes attaqués, nous, notre modèle, le modèle français, le modèle européen. La menace est grave partout en Europe et il faut s’en prémunir. J’ai connu les attentats de 2015, il y a eu des évolutions depuis. En 2015, premiers attentats, il y avait deux organisations terroristes structurées, organisées qui s’appelaient, qui s’appellent toujours, Daech et Al-Qaïda. Les deux organisations voulaient se doter d’un territoire, d’un califat, un territoire géré par la charia. C’était le cas de Daech au Moyen-Orient, c’était le cas d’Al-Qaïda en particulier dans le Sud sahélien.

Q - Et cinq ans après ?

R - Ils n’ont pas réussi, mais ils ont mené par ailleurs des attentats organisés, projetés, sur le territoire national, rappelez-vous, nous sommes près des anniversaires du Bataclan. Et les tentatives de mise en oeuvre de territoires réservés à l’islam radical ont échoué, parce que les Européens...

Q - Mais pourtant, Monsieur le Ministre, l’attaque de Vienne, c’est une multi-attaque qui rappelle d’ailleurs le mode opératoire des attentats de 2015. Même si ce territoire prétendu islamique n’y est plus, les attaques de ce type-là sont encore présentes.

R - Alors, ce que je voulais dire, c’est que Daech et Al-Qaïda existent toujours. Ils n’ont plus de surface territoriale, mais ils existent toujours clandestinement, ils existent toujours par leurs réseaux, ils existent toujours par la diffusion de propagande et ils viennent d’annoncer, il y a peu de jours, leur volonté, l’un et l’autre, séparément, ce sont parfois deux organisations rivales, leur volonté de faire en sorte que l’on tape la France, que l’on tape l’Europe et que le terrorisme se répande dans notre pays, pour essayer de le disloquer parce que ce qui est en cause, c’est notre modèle. Regardez, ce qu’il s’est passé, il y a quelques jours, dans les attentats qui ont eu lieu en France ou les tentatives d’attentats, j’observe que ce qui est remis en cause, ce qui est ciblé, ce sont les symboles de ce que nous sommes : la liberté de la presse, la liberté religieuse et l’Ecole, facteur d’émancipation.

Q - Oui, mais en conservant, bien sûr, ces valeurs et nos libertés, Monsieur le Ministre, quelle réaction ? Par exemple, après la décapitation de Samuel Paty par un tchétchène et l’attaque de Nice par un Tunisien, une partie de l’opposition réclame un moratoire sur l’immigration. Est-ce que c’est tabou, pour vous, comme débat ?

R - Ceux qui disent cela oublient complètement que les victimes du terrorisme sont partout. Il y a eu du terrorisme en Tunisie, il y a eu du terrorisme au Maroc, il y a eu du terrorisme en Algérie, il y a eu du terrorisme partout, donc cette menace des terroristes qui veulent remettre en cause un modèle de développement, des valeurs, elle est partout. Et donc, ce n’est pas lié à l’immigration.

Q - Pourquoi ne pas rétablir le contrôle systématique, par exemple, aux frontières ?

R - Il y a aujourd’hui un contrôle aux frontières.

Q - Il n’est pas systématique.

R - Il y a un contrôle aux frontières, sans doute insuffisamment mené, mais qui doit être renforcé. Je ne fais pas le lien entre l’immigration et le terrorisme. Le terrorisme est mondial, le terrorisme frappe partout, il frappe les musulmans comme d’autres citoyens. Et donc, il faut combattre ce terrorisme globalement et surtout lutter contre les diffuseurs des messages de violence, parce que les messages de haine qui sont diffusés sur les plateformes conduisent rapidement aux actions concrètes. Entre la haine virale et la violence réelle, il n’y a qu’un pas qui est assez rapidement franchi. Ce qui a changé depuis 2015, c’est en grande partie cela.

Q - Vous étiez, notamment en Algérie, en Tunisie, vous allez en Egypte et au Maroc. Qu’est-ce que vous leur dites, à ces pays, afin qu’ils récupèrent leurs ressortissants ? Et là on parle d’étrangers radicalisés, encore sur le sol français ?

R - Non, ça, c’est un autre sujet

Q - Tout de même... c’est la menace sur notre sol.

R - Il est clair que les étrangers en situation irrégulière, et en situation de radicalisation doivent être retournés dans leur pays d’origine, cela est clair. C’est ce que nous disons...

Q - Sauf que les pays ne les acceptent pas.

R - Ce n’est pas toujours le cas, et nos interlocuteurs sont conscients que cette menace-là les touche aussi. C’est le message que nous avons transmis aux Tunisiens, que nous allons transmettre aux Marocains, aux Algériens, et à d’autres, pour que tous ces individus radicalisés et en situation irrégulière puissent retourner dans leur pays d’origine et faire l’objet des poursuites judiciaires indispensables.

Q - Vous faites passer le message, mais également le président Emmanuel Macron, c’est une information d’Europe 1 ce matin, qui a appelé directement notamment le président tunisien, qui va continuer à appeler les dirigeants des pays du Maghreb, je vois que vous le confirmez par un hochement de tête. Mais, Monsieur le Ministre, quel moyen de pression, que leur dit le président ?

R - Nous avons des dialogues, je crois, assez francs avec nos partenaires pour leur faire prendre conscience de cette réalité qu’ils connaissent bien, parce qu’ils l’ont vécue dans leur chair, et faire en sorte que ce combat contre le terrorisme soit partagé par tous.

Q - Mais comment ? Qu’est-ce qui empêche la France, très concrètement, de suspendre les visas et/ou les aides pour les pays qui ne coopèrent pas ?

R - Non, je vous dis que je sépare totalement la migration du terrorisme. Parce que le terrorisme est partout et des pays qui sont des pays de départ de migration sont aussi victimes du terrorisme. Ce qu’il faut, c’est effectivement réguler les flux, faire en sorte que le droit d’asile soit respecté et qu’il ne soit pas embourbé par des contrôles insuffisants sur les migrations irrégulières. C’est l’objectif de la visite du président aujourd’hui sur la frontière espagnole.

Q - Monsieur le Ministre, la France est confrontée à une campagne de haine dans différents pays musulmans. Est-ce qu’il y a une responsabilité indirecte d’Erdogan dans les attaques terroristes sur notre sol ?

R - Dans les relations avec la Turquie, nous avons des divergences profondes depuis plusieurs années qui nécessitent de la part des autorités turques des clarifications, surtout quand il s’agit d’un allié puisque je rappelle que la Turquie est membre de l’Alliance atlantique...

Q - Un allié ?

R - Un allié puisque la Turquie est membre de l’Alliance atlantique.

Q - Oui, ça, c’est une réalité, mais c’est un allié aujourd’hui ?

R - Non, je dis que c’est un allié parce qu’il est membre de l’Alliance atlantique.

Q - Oui, mais est-ce que c’est un allié dans les faits, Monsieur le Ministre ?

R - Entre alliés, il y a des clarifications qu’il faut faire. Et les clarifications, elles doivent avoir lieu au niveau de l’action agressive de la Turquie dans l’environnement européen, que ce soit en Libye, en Méditerranée orientale, dans le Haut-Karabakh, ou même dans le Nord-Irak. C’est indispensable que cette clarification ait lieu, mais il y a eu une nouveauté.

Q - Laquelle ?

R - Depuis quelques jours, nous avons changé de nature dans les discours du président Erdogan à notre égard et à l’égard de l’Europe, parce qu’il y a maintenant des déclarations de violence, voire de haine, qui sont régulièrement affichées par le président Erdogan, qui sont inacceptables.

Q - Et donc, comment on réagit ?

R - Dans cette perspective-là, ce n’est pas d’ailleurs uniquement la France qui est visée puisqu’il y a eu une solidarité totalement européenne sur le sujet, y compris à l’égard du président de la République, nous, nous voulons très fermement que la Turquie renonce à cette logique-là. Et si d’aventure ce n’était pas le cas, le Conseil européen, c’est-à-dire ce Conseil qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement des 27 membres de l’Union européenne a décidé qu’à sa réunion de décembre, il prendrait les mesures nécessaires à l’encontre des autorités turques. Donc il importe...

Q - C’est-à-dire ? Quelles mesures nécessaires ? Monsieur le Ministre, on parle d’un pays qui tient les djihadistes à la frontière syrienne ! On parle d’un pays sur lequel on n’a pas de moyen de pression pour le moment.

R - Il y a des moyens de pression, il y a un agenda de sanctions possibles. Il importe maintenant aux Turcs de prendre les mesures nécessaires pour éviter cette dérive.

Q - Monsieur le Ministre, pour conclure, on a évoqué aujourd’hui une instabilité dans le monde entier. Il y a la situation d’incertitude américaine, la pandémie que nous connaissons, le risque terroriste. Quelle perspective dans un tel monde, pour conclure ?

R - Vous avez raison, nous sommes dans une situation de grande brutalisation des rapports mondiaux, une grande période d’épreuves pour notre pays. Dans ces cas-là, il y a à mon avis trois orientations à prendre, ensemble : la détermination, d’abord, la fermeté ; le calme, indispensable ; et puis se serrer les coudes. Nous sommes devant une épreuve qui nous concerne tous et la France doit se retrouver pour l’affronter.

Q - Merci, merci, Monsieur le Ministre, Jean-Yves Le Drian, d’avoir accordé votre première réaction, aujourd’hui, sur Europe 1./.

Source : France Diplomatie

Dernière modification : 06/11/2020

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