Plan de relance européen : entretien de Mme Amélie de Montchalin sur BFM Business

Entretien de Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargée des affaires européennes, avec "BFM Business" au sujet du plan de relance de l’Union européenne (Paris, 11/06/2020).

Q - Bonjour, Amélie de Montchalin.

R - Bonjour.

Q - Merci d’être là. Vous êtes secrétaire d’Etat aux affaires européennes. On va parler, bien sûr, du plan de relance européen parce que 750 milliards, cela pèse lourd, effectivement. En plus, il y a les négociations autour du budget européen, sans les Britanniques. C’est, là aussi, plus de mille milliards et cela veut dresser un peu des perspectives pour l’Europe de demain. Et dès que vous sortez de ce studio, vous allez voir ceux qu’on appelle les frugaux, les Autrichiens, qui disent : on ne veut pas de ce plan de relance. On va revenir là-dessus. D’abord on dit beaucoup que la Commission européenne a changé. Il y a des informations de nos confrères du Financial Times, avant c’était Reuters qui disent que l’on peut avoir peut-être une enquête approfondie autour de la fusion, du mariage entre FIAT et PSA. J’ai envie de dire : ça y est, c’est reparti comme avant, la concurrence veut empêcher les champions européens ?

R - Non mais on a, aujourd’hui, dans la voix d’Ursula von der Leyen, dans celle de Thierry Breton, dans celle de tous les acteurs européens, du président de la République, de la chancelière...

Q - C’est Margrethe Vestager qui s’en occupe, oui.

R - Tous les acteurs européens aujourd’hui sont conscients d’une chose, notre combat c’est l’emploi. Notre combat, c’est notre industrie, notre combat, c’est comment on recrée de la production en Europe et comment, surtout, on tient notre rang par rapport à la Chine, par rapport aux Etats-Unis. Donc, j’ai toute confiance sur le fait que cette priorité, qu’on a tous, est chevillée au corps dans tous les domaines.

Q - Oui, c’est ça. Donc, cela vous paraîtrait invraisemblable qu’on remette en cause le mariage ?

R - Le combat d’aujourd’hui, c’est protéger les emplois, c’est relancer l’économie, c’est investir dans l’avenir. C’est là-dessus qu’on va passer toutes nos semaines, qu’on passe toutes nos journées, avec le président de la République, avec tous les acteurs qui voient bien que l’on a besoin, face à cette crise économique qui nous menace, d’avoir une volonté très forte d’avoir un accord en juillet, mais surtout d’être cohérent. D’être cohérent avec la transition écologique, d’être cohérent dans la transition numérique. On a besoin d’avoir ce combat de l’emploi chevillé au corps. Et donc, je pense qu’on est bien tous sur cette ligne-là.

Q - Oui. Voilà, comme ça la Commission de la concurrence est rhabillée pour l’hiver,. Amélie de Montchalin, ce plan de relance, on voit que c’est déjà le bras de fer, la foire d’empoigne entre les 27. Il y a le couple franco-allemand qui veut ce plan de relance au niveau européen, la Commission européenne aussi. Et puis, on voit les Autrichiens, les Pays-Bas, qui disent : non, nous on n’est pas d’accord. Qu’est-ce qui se passe ?

R - Je pense qu’il faut revenir déjà à " pourquoi on veut ce plan ? ". Ce plan, il est fondé sur cette priorité : dans l’urgence sauver des emplois, relancer l’économie en ayant un budget européen ambitieux, et puis investir dans l’avenir. Les emplois que l’on veut créer, on veut qu’ils soient durables, qu’ils soient pérennes. On veut qu’ils soient liés à cette transition écologique, à cette transition numérique. Et aujourd’hui, bien sûr que l’on a nos plans nationaux, et c’est tout ce que fait le Gouvernement, c’est tout l’investissement que l’on met sur la table.

Mais on a besoin d’un plan européen parce qu’on est interdépendant. Je vous explique : aujourd’hui ceux qui nous écoutent, les entreprises françaises savent très bien qu’elles ont des clients en Autriche, en Espagne, en Slovaquie, en Italie, partout en Europe. Elles ont aussi des fournisseurs dans chacun de ces pays et donc on voit bien que notre relance française ne peut pas fonctionner si elle n’est pas liée à une relance européenne. Il faut que dans le marché européen les choses repartent ensemble.

Q - Mais donc comment cela va être fléché ?

R - Vous savez, ce qui est très intéressant, les entreprises autrichiennes, les syndicats autrichiens, les entreprises néerlandaises, les syndicats néerlandais sont d’accord avec ce plan, parce que, comme nous en France, ils voient la même chose. Ils se disent : on est face à une crise où effectivement nos gouvernements sont dans l’urgence, sont dans la gestion de l’urgence de la crise. Mais, pour ce qui est d’après, de la vraie relance industrielle, du vrai investissement, ce n’est qu’en Européens qu’on peut réussir. Donc, on va y arriver.

Q - Ça veut dire quoi ? Cela veut dire les gouvernements des frugaux, des Autrichiens et des Pays-Bas disent..., enfin les politiques ne comprennent pas ce qui se passe, l’urgence de la situation ? Qu’est-ce qui se passe ?

R - Le combat du président depuis trois ans, c’est d’être dans cette logique-là d’une Europe forte, utile aux Français. D’une Europe qui les protège, d’une Europe qui investit dans l’avenir et qui crée, justement, cette capacité à créer face aux Etats-Unis, face à la Chine, une puissance. Il faut qu’on ait les moyens de le faire.

Q - Vous voyez bien qu’on a du mal. Concrètement, vous voyez bien qu’on a du mal.

R - Attendez. Le Président a convaincu la Chancelière. On a cette initiative franco-allemande, c’est inédit, cela nous donne beaucoup de force. On a réussi à convaincre la Commission de rentrer dans ce mouvement. On a aujourd’hui une majorité des Etats membres qui sont d’accord.

Q - Les frugaux, ce n’est pas un bloc ?

R - Ce n’est pas un bloc, les Suédois, les Danois, les Néerlandais, les Autrichiens ne disent pas exactement la même chose, ils ont des demandes. Donc moi, je prends mon bâton de pèlerin, je vais en Autriche demain, j’irai aux Pays-Bas lundi pour qu’on prépare la discussion entre chefs d’Etat et de gouvernement et que l’on soit précis, que l’on soit honnête, que l’on dise : quelles sont vos demandes ? Effectivement, il y a des cultures différentes, effectivement, il y a des débats politiques un peu différents de chez nous. Mais, de quoi vous avez besoin précisément pour que l’on puisse se mettre d’accord, pour que l’on puisse avancer ? Parce qu’il n’y a pas d’autre solution que de se mettre d’accord en juillet. Si le plan de relance, on ne l’a pas pour la relance, là, on aura un problème.

Donc moi, ce n’est pas une question d’optimisme, c’est une question de persévérance. Regardez tout le chemin...

Q - Est-ce qu’il faudra passer outre ? Enfin, je veux dire, il faudra forcer la main ?

R - Regardez tout le chemin qu’on a fait depuis trois ans. Le président de la République a dit : moi je veux être un architecte de l’Europe, je veux bâtir une Europe forte et utile aux Français.

Q - D’accord, mais on a vu que c’était très compliqué par rapport à son discours de la Sorbonne...

R - Comment on y est arrivé ?

Q - On n’y est pas encore !

R - Comment on y est arrivé ? Parce que, convaincre les Allemands, ce n’était pas gagné. Comment on y est arrivé ? On y est arrivé parce que le président il est constant. Il a cette bataille chevillée au corps, il y passe le plus clair de ses journées et on sait qu’aujourd’hui on a un tout petit bout de chemin à faire par rapport à tout ce que l’on a déjà fait.

Q - Est-ce qu’on passera outre ? Est-ce qu’il y a un moment où il faut dire : si vous ne voulez pas, vous ne voulez pas mais nous, l’essentiel de l’Europe, on va y aller ?

R - Les décisions sur les questions budgétaires, sur les questions de droit, se prennent à l’unanimité. C’est pour cela que l’on a besoin de comprendre de quoi ils ont besoin. On ne veut pas dégrader l’accord, on ne veut pas être moins ambitieux, mais de quoi ils ont besoin pour qu’ils puissent justement rentrer... Mais surtout, ce que je vois, c’est que leurs entreprises, leurs salariés, leurs syndicats voient la même chose que nous. Ils voient qu’ils ne se sortiront pas, l’Autriche n’aura pas de relance si l’Italie va mal.

Q - Donc, vous jouez les entreprises un peu contre les politiques ?

R - Les Néerlandais n’auront pas de relance si les pays autour d’eux vont mal. On est tous dépendants les uns des autres.

Q - Il y a un point justement, par exemple, sur les financements qui vont être fléchés, qui vont servir peut-être à l’avion vert, en tous les cas c’est ce que nous disait hier Eric Trappier, le président du GIFAS, le patron de DASSAULT, et aussi Philippe Petitcolin, patron de SAFRAN, qui fabrique les moteurs, qui disaient : on a besoin de l’argent européen pour faire cela. Mais alors, il y a les Italiens qui disent : nous on ne veut pas de supervision de la part de l’Europe sur les financements qu’on va avoir, où est-ce qu’on les met ? Donc là, on voit tout de suite les cultures un peu différentes...

R - Là aussi : méthode, cohérence. Quels sont les objectifs que l’on poursuit ? Dans le paquet européen, il y a deux jambes : il y a une jambe sur la relance immédiate, le rebond. Et donc ça, c’est " comment on aide les régions, les secteurs les plus touchés ". Et puis, il y a une jambe d’investissement : comment on redevient indépendant, autonome, comment on est capable de reproduire, comment on est capable de réussir cette transition écologique. Et là vous me parlez de l’avion vert, c’est évidemment un des piliers de cette transition écologique.

Q - Oui. Il faudrait une supervision au niveau de la Commission européenne ? Comment cela va se passer ?

R - Mais on n’est pas dans la tutelle, c’est des fantasmes, cette histoire de troïka. Vous savez, les réformes, les plans on les fait pour les gens, on les fait pour les Français.

Donc, vous me parlez de l’avion, je pourrais vous parler de l’hôpital. L’hôpital, on fait notre réforme parce que l’on pense qu’elle est utile. Et l’argent de la relance va financer et va aider à financer ce plan. Ce n’est pas une condition. Donc on n’est pas en train d’être sous tutelle, on n’est pas en train de perdre nos moyens. Il faut qu’on fasse les choses cohérentes, utiles et surtout dans l’aéronautique comme ailleurs on veut des emplois pérennes.

Donc on veut avoir de l’argent européen pour innover ensemble, pour que, non seulement on se sorte de la crise d’aujourd’hui, dont on a bien vu les conséquences, mais surtout que l’on puisse avoir des emplois dans cinq ans, dans dix ans. Et effectivement, on va réfléchir sur la meilleure manière d’allouer cet argent.

L’aéronautique, c’est un bel exemple d’un secteur qui a des fournisseurs, des clients partout sur le territoire européen. Et cela montre bien d’ailleurs qu’on a besoin non pas d’argent seulement national mais qu’il est indispensable qu’on ait cet argent en place. Le président le dit depuis trois ans : nous avons parfois l’impression que la France, cette force, cette souveraineté, c’est tout seul. Ce n’est pas le cas.

Q - Vous citez beaucoup le président, Amélie de Montchalin. Qu’est-ce qu’il va dire dimanche soir ? Puisqu’on a appris hier qu’il allait intervenir au 20 heures. Donc, c’est un côté un peu solennel et, je ne sais pas, il y aura un remaniement, il y aura quelque chose ? Qu’est-ce qu’il va dire ? Vous le savez, ou pas du tout ?

R - Je pense qu’aujourd’hui on a une bataille devant nous qui est celle que je viens de vous indiquer : c’est un combat économique. C’est un combat que le gouvernement, le président ne peut pas mener seul. On va y mettre toutes nos forces, on y met d’ailleurs nos forces françaises et nos forces européennes.

Q - Les entreprises appellent, justement, à cela.

R - Mais, c’est un combat qui doit mobiliser toute la Nation. Parce que pour que l’emploi des jeunes reparte, pour que les emplois soient protégés, pour que les compétences soient protégées, on a besoin de tout le monde. On a besoin des entreprises, on a besoin des salariés, on a besoin des syndicats...

Q - Et c’est ça qu’il va nous dire.

R - Et moi, ce que je pense, c’est qu’on est dans un moment où on doit faire bloc. On a eu une crise sanitaire, on a fait, je crois, tous, beaucoup d’efforts pour essayer de mettre ce virus dans une capacité de le maîtriser. Je crois qu’on a réussi collectivement à le maîtriser, mais on a un nouveau combat, c’est un combat économique, et je crois qu’on a besoin de ce mouvement national, de ce mouvement européen, c’est le combat du président tous les jours, il se bat sur ce front-là, et il ne peut pas réussir tout seul. Il a besoin de nous tous.

Q - D’accord, c’est-à-dire donc qu’il va lancer un appel à la reprise d’activité, quoi ? Maintenant c’est la crise économique qu’on a devant nous, la crise sociale, donc il faut qu’on l’affronte. Mais maintenant il y a un petit paradoxe, pardon, c’est, avec Angela Merkel, il a dit : attention, il y a un risque de nouvelle pandémie à la rentrée, après l’été. Donc c’est un peu paradoxal, si on dit : il faut reprendre l’activité, il faut y aller, et puis en même temps, attention, en septembre on peut avoir une nouvelle épidémie.

R - C’est pour cela que le président, le Premier ministre, nous disent tous....

Q - C’est contradictoire, non ?

R - Il faut que l’on se remobilise, que ce déconfinement soit réussi. Maintenant il faut qu’on soit prudent, il faut qu’on respecte les gestes barrières, il y a peut-être des choses que l’on ne fera, peut-être encore pendant un certain temps, pas comme avant. Les grands rassemblements de plus de cinq mille personnes c’est compliqué, parce qu’on sait que c’est des endroits où on peut justement reprendre des risques sanitaires.

Le chemin de crête qu’on doit mener, qu’on doit tracer, c’est à la fois être très vigilant sur le plan sanitaire, mais c’est effectivement de mener ce combat économique, mener ce combat collectivement, avec beaucoup de vigueur. Et c’est un combat que le président mène, je vous dis tous les jours, il le mène au niveau français, il le mène au niveau européen, et on est convaincu que cette bataille nous dépasse, tous les pays autour de nous sont dans la même bataille. Et donc, menons-là ensemble, et c’est cela qu’on va chercher à faire, chercher à avoir un accord en juillet. Il n’y a pas d’autres solutions.

Q - Amélie de Montchalin, comment vous expliquer, là on a vu, on parle beaucoup des chiffres de l’OCDE, avec on voit bien un système très différent entre l’Allemagne et la France. La France est plus touchée, est un des pays les plus touchés de l’Europe. Comment vous expliquez ça ? Et notamment l’OCDE dit : le système allemand de santé, on ne parle même pas d’économie, a beaucoup mieux fonctionné que le système de santé français.

R - Vous savez, on n’est pas là pour faire des diagnostics, des constats.

Q - Ah si, moi je suis là pour poser des questions.

R - Oui, j’entends votre question. Moi je suis dans un combat qui est de dire : ces chiffres, soit on se résigne, on se dit " c’est comme cela et puis on reste chez nous ", soit on se dit "c’est un combat ", c’est ce que je viens de vous dire, c’est un combat français, c’est un combat européen. Les Allemands ont besoin d’une Europe forte pour aller mieux, les Français, nous avons besoin d’une Europe forte, et donc, on va se battre. Et donc, ces chiffres, ce que l’on voudrait, c’est que l’on puisse repartir plus vite, c’est que l’on puisse plus vite protéger nos emplois, plus vite protéger nos entreprises, et, au fond, aller dans un combat qui nous montre que l’on est capable d’avoir une prise sur la réalité. On n’est pas obligé de subir les choses.

Q - Au niveau européen, c’est ça, voilà.

R - Et donc, on a besoin de tous les échelons.

Q - Merci beaucoup.

R - Merci beaucoup.

Q - Merci, Amélie de Montchalin, secrétaire d’Etat aux affaires européennes./.

Source : France Diplomatie

Dernière modification : 12/06/2020

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