Maintien de la paix - Intervention de Jean-Yves Le Drian au Conseil de Sécurité des Nations unies

Réunion du Conseil de sécurité des Nations unies sur "Le maintien de la paix et de la sécurité internationales : la gouvernance mondiale post-COVID 19" - Intervention de Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

Visioconférence, le 24 septembre 2020


"Tout en parant aux urgences sanitaires, ne perdons pas de vue les autres crises, ces crises de sécurité qui, du Sahel au Levant et dans bien d’autres régions du monde, constituent autant de menaces pour nous tous."

"Monsieur le Président du Conseil de sécurité, cher Mahamadou Issoufou,

Monsieur le Secrétaire général des Nations unies,

Mesdames et Messieurs les Chefs d’État,

Monsieur le Président de la Commission de l’Union africaine, cher Moussa Faki,

Mesdames et Messieurs chers collègues,

La loi du monde dans lequel nous vivons, c’est l’interdépendance. Chaque jour, la crise pandémique dans laquelle nous sommes plongés depuis six mois nous le rappelle brutalement.

Qu’on le veuille ou non, la santé de nos concitoyens, la vitalité de nos économies, l’équilibre de nos sociétés sont désormais intimement liés. Et nous devons en tirer toutes les conséquences, en faisant, dans tous les domaines, le seul choix raisonnable qui soit. C’est-à-dire le choix de l’action collective et de la coopération internationale.

Face à cette crise qui est bien plus qu’une crise sanitaire, nous devons faire bloc. Et ce Conseil doit pleinement jouer son rôle, au service de la stabilité internationale.

C’est la raison pour laquelle cher Mahamadou je tiens tout particulièrement à saluer votre initiative de faire porter aujourd’hui les travaux de ce Conseil sur les leçons que nous devons tirer de cette crise au plan de la gouvernance.

*

Notre rôle, c’est d’abord d’empêcher que, à la faveur des circonstances actuelles, de nouveaux seuils soient franchis dans la brutalisation du monde.

C’est le sens de l’engagement quotidien des femmes et des hommes impliqués dans nos opérations de maintien de la paix, c’est le sens aussi de l’action des personnels humanitaires et des personnels médicaux mobilisés, trop souvent au péril de leurs propres vies, sur les théâtres de conflit pour venir en aide aux populations vulnérables.

Et c’est le sens de l’appel au cessez-le-feu que vous avez lancé, Monsieur le Secrétaire général, en mars dernier, et c’est le sens de la résolution 2532, que nous avons été fiers de porter avec la Tunisie et que ce Conseil a adopté à l’unanimité, le 1er juillet. Ces initiatives étaient nécessaires, elles le sont encore aujourd’hui : elles doivent donc être suivies d’effets.

Tout en parant aux urgences sanitaires, ne perdons pas de vue les autres crises, ces crises de sécurité qui, du Sahel au Levant et dans bien d’autres régions du monde, constituent autant de menaces pour nous tous. Dans ce domaine, les logiques de division doivent céder le pas devant la solidarité bien comprise, celle qui consiste à reconnaître que nous avons un intérêt commun à la sécurité et à la stabilité internationales.

Vous pouvez compter sur la France pour continuer à porter cette exigence et prendre toute sa part à l’effort collectif. À compter de 2021 nous multiplierons par quatre notre contribution au Fonds de consolidation de la paix.

*

Notre rôle, en cette période d’intenses bouleversements, est aussi de veiller au respect des droits fondamentaux et des règles pour la protection desquels notre organisation est née il y a 75 ans.

Car le multilatéralisme, ce n’est pas seulement une méthode. Ce n’est pas une abstraction, c’est un contenu.

C’est l’affirmation, dans les relations entre nos nations, du primat des règles sur la force.

Et c’est, au sein de chacun de nos pays, la promotion de son corollaire, à savoir l’universalité des droits de l’Homme.

Oui, ces droits sont des droits universels : nous les avons formulés ensemble et c’est ensemble qu’il nous appartient de les réaffirmer aujourd’hui. Il n’y a de place, sur cette question, pour aucune forme de relativisme. Et, en aucun cas, la situation exceptionnelle que nous vivons aujourd’hui ne saurait justifier qu’on revienne sur le moindre de ces acquis majeurs. Il s’agit, du reste, d’engagements internationaux et, ne serait-ce qu’à ce titre, ils doivent être honorés.

Pour parler très concrètement : les mesures prises au nom de l’urgence n’ont pas vocation à s’inscrire dans la durée au détriment des libertés les plus élémentaires, telles que la liberté de manifester, la liberté de circuler ou encore la liberté d’informer et d’être informé.

Liberté d’informer et d’être informé, dont la défense passe aussi, aujourd’hui, par la lutte contre le fléau des « infodémies » et pour la fiabilité de l’information. C’est - vous le savez - l’un des chantiers qui occupe l’Alliance pour le multilatéralisme.

La crise pandémique ne doit pas non plus servir de prétexte à quelque remise en cause que ce soit des combats menés depuis plusieurs décennies par le mouvement des femmes en faveur de l’égalité de genre. Nous le savons : sur tous les continents sans exception, la plus grande vigilance s’impose, notamment sur le terrain des droits sexuels et reproductifs. J’espère que nous serons très nombreux à le rappeler l’été prochain, à l’occasion du Forum Génération Égalité.

*

Notre rôle, afin de préserver la paix et la sécurité internationales, c’est enfin de construire des réponses collectives aux défis globaux qui menacent la stabilité de notre monde.

Je pense d’abord, évidemment, aux défis de la santé publique mondiale.
Parce que nous n’en avons pas fini avec le Covid-19, notre mobilisation en faveur de l’initiative ACT-A doit se poursuivre.

-* Pour mettre au point, au plus vite, les diagnostics, les traitements et le vaccin dont nous avons besoin pour enrayer l’épidémie.

-* Et aussi pour que chacun, partout dans le monde, puisse avoir accès à ces nouveaux biens communs. Car c’est, au fond, de cela dont il s’agit.

Dans le même temps, nous devons aussi nous préparer à l’éventualité de nouvelles crises sanitaires.

-* En consolidant l’architecture multilatérale de santé, autour de l’OMS et en réfléchissant, afin d’améliorer notre capacité d’alerte et de riposte collective, à des dispositifs complémentaires, comme un Haut conseil de la santé humaine et animale que nous nous proposons de créer.

-* En renforçant nos propres systèmes de santé pour garantir la mise en œuvre effective du Règlement sanitaire international.

-* Et en soutenant les efforts des États les plus fragiles.

Je pense également aux défis environnementaux qui, en raison de leurs implications complexes, sont en réalité toujours aussi des défis qui engagent notre santé et notre sécurité.

Pour nous guider, nous disposons d’une double boussole : l’Agenda 2030 et l’Accord de Paris sur le climat. Pour scander nos travaux, nous avons devant nous de très grands rendez-vous internationaux : la COP15 de Kunming sur la biodiversité et la COP26 de Glasgow sur le climat. À nous de placer la relance sous le signe du développement durable.

*

C’est dire les immenses responsabilités qui sont les nôtres.

S’y ajoute une autre responsabilité, elle aussi cruciale : rendre à ce Conseil, au Conseil de sécurité, qui demeure la pierre angulaire de notre sécurité et de la stabilité internationale, toute son efficacité.

C’est pourquoi nous devons travailler à renforcer la représentativité de cette enceinte, notamment pour y reconnaître une place plus juste au continent africain.
Et c’est pourquoi nous devons nous battre, ensemble, pour recouvrer notre capacité d’action collective, aujourd’hui minée par les postures de blocage systématique. J’invite les pays qui ne l’ont pas encore fait à rejoindre l’initiative que nous avons lancée avec le Mexique pour encadrer le droit de veto, en cas d’atrocités de masse.

Mes chers collègues, pour résister à « l’affolement du monde », nous avons besoin, plus que jamais sans doute, d’un multilatéralisme fort, c’est sur quoi la France s’engage et c’est sur quoi elle demande au Conseil de sécurité de s’engager solidairement.

Je vous remercie."

Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères

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Télécharger l’intervention de Jean-Yves Le Drian à la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies (24.09.20) - (PDF, 549.4 ko)
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Source : France Diplomatie

Dernière modification : 30/09/2020

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