Clément Beaune : "La lutte antiterroriste se mène au nom de la liberté d’expression"

Union européenne - Lutte contre le terrorisme - Entretien de M. Clément Beaune, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé des affaires européennes, avec le quotidien "Le Figaro".

Paris, 22 octobre 2020

Q - Depuis 2004, l’Europe peine à agir rapidement et de façon décisive face au terrorisme. Que peut-elle faire pour être plus efficace ?

R - Il faut qu’elle soit beaucoup plus rapide et qu’elle prenne conscience que ce n’est pas le problème de quelques pays. C’est un problème qui menace ses valeurs et sa sécurité. Malheureusement, il existe une expérience terroriste commune qui touche beaucoup de pays européens, dont la France, de nouveau, depuis presque une décennie. L’Europe a développé un certain nombre d’actions ces dernières années, notamment dans les domaines de la coopération judiciaire et policière et du renseignement. À l’initiative de la France, on a créé un collège du renseignement en Europe, qui permet aux services européens d’apprendre à travailler ensemble ; c’était une initiative du président de la République dans son discours de la Sorbonne. Il y a eu des actions majeures dans la lutte contre le financement du terrorisme, au niveau international mais aussi européen. Tout ce qui peut relever des compétences de régulation en Europe doit être mobilisé dans la lutte contre le terrorisme, par un renforcement de ses législations ou l’extension des compétences du parquet européen à la lutte contre le terrorisme. C’est pourquoi la France a poussé pour avoir des outils européens fermes de régulation des contenus en ligne, pas seulement des déclarations ou des incantations. La régulation des contenus passe nécessairement par une action européenne. Un règlement est en cours de négociation depuis 2018 grâce à une impulsion française. Nous avons obtenu un accord des Etats membres il y a plusieurs mois. Aujourd’hui, nous devons obtenir un accord avec le Parlement européen. L’impératif de sécurité n’est pas théorique : l’urgence nous oblige à l’action.

Q - Le Premier ministre se rend vendredi à Bruxelles. Que demande la France ?

R - D’abord un accord rapide sur ce texte en discussion, avec trois choses principales. Premièrement, un délai de retrait des contenus terroristes en ligne très court. On l’a vu au moment­ de l’attentat de Christchurch et on l’a constaté après l’attaque de Conflans-Sainte-Honorine : des images mettant en scène l’attentat sont diffusées et repostées massivement. Nous demandons aux plateformes un retrait dans un délai d’une heure. Deuxième point très important pour être efficace sur ce délai : chaque Etat doit pouvoir demander directement ce retrait aux grandes plateformes numériques, sans passer par des circuits longs et compliqués. Troisième pilier, des mesures préventives. Les plateformes doivent avoir des outils d’identification et de filtrage des contenus terroristes. C’est crucial pour empêcher la rediffusion. Si vous avez identifié une image ou une vidéo terroriste et qu’elle est retirée, pour éviter sa rediffusion par un autre compte il faut que les plateformes aient des outils automatiques qui l’identifient et la suppriment. Il est urgent de faire aboutir ce texte. Ce règlement est bloqué au Parlement européen sur la question de la défense de la liberté d’expression. On ne peut pas se perdre dans des tergiversations procédurales européennes. Chacun est attaché à la liberté d’expression. C’est d’ailleurs au nom de la liberté d’expression qu’on lutte contre le terrorisme islamiste. Mais il ne faut pas être naïf. La liberté d’expression ne doit pas entraver la lutte contre le terrorisme et les réseaux sociaux, aujourd’hui, sont le déversoir de ces actions. Les pays européens ont réagi avec des mots très forts à l’attaque de Conflans. Cette solidarité est réconfortante. Mais elle n’est utile que si elle se traduit par des actes. Si l’UE ne montre pas son utilité sur un tel sujet, nos concitoyens perdront confiance, pas seulement en France. Je regrette d’ailleurs que les députés européens du Rassemblement national aient voté contre ce texte, qu’ils jugent "liberticide" ; on ne peut pas tenir un double discours à Paris et à Strasbourg.

Q - On voit la difficulté face à la Russie ou à la Chine de lutter contre les "fake news". Concernant le terrorisme, peut-on définir clairement ce qu’il faut interdire ?

R - Le débat sur la lutte contre les contenus haineux est plus vaste que le sujet des actes terroristes. Dans le cas de Conflans, on a vu de l’incitation à la haine avant l’attentat. Au niveau européen, de manière pragmatique, nous avons commencé par un règlement spécifique sur les contenus terroristes. On voit le problème spécifique des images ou vidéos à caractère terroriste à la fois dans l’incitation à la haine et dans la radicalisation par les images a posteriori, qui sont autant de trophées macabres de nos ennemis terroristes. L’Europe doit agir très précisément et très rapidement là-dessus.

Q - Existe-t-il une volonté de coopérer des Gafa sur ce sujet ?

R - On connaît les limites de l’autorégulation et du dialogue amical. À la fin, il faut des mesures juridiquement contraignantes. Un certain nombre de plateformes jouent le jeu d’identification et de retrait des contenus. Mais, aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de ne pas avoir de loi. Pour l’avenir, le sujet des contenus terroristes n’est qu’un des chantiers de la lutte contre la haine en ligne. Début décembre, le commissaire français Thierry Breton proposera un ensemble de règles très ambitieux de régulation du monde numérique en général, qui couvrira les aspects de concurrence et de transparence des algorithmes, notamment. Dans ce cadre, il faut aller plus loin que le règlement sur les contenus terroristes pour traiter de manière appropriée la question de la haine en ligne. Aujourd’hui, les textes européens exonèrent de responsabilité les plateformes numériques pour les contenus qu’elles diffusent. Il faut des règles de responsabilité pour les hébergeurs. Ils jouent un rôle central pour façonner l’information. Ensuite, la question du champ des contenus sur lesquels on agit est aussi cruciale. Il y a des contenus - antisémites ou racistes, en particulier - qui ne sont pas directement terroristes mais qui incitent à la haine. Il existe dans le monde réel des règles de responsabilité et d’encadrement de la liberté d’expression. Il n’y a pas de raison qu’elles ne s’étendent pas au numérique. C’est un enjeu vital pour l’Europe et ses valeurs./.

Source : France diplomatie

Dernière modification : 23/10/2020

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